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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de
leur bizarre entrevue.

- Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la ville
pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à

présent, en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans l'idée, moi, que

c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.

Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une couleur rouge lui monta aux
joues sous son hâle doré.

Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la Reine-Berthe qu'aucun être
vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur

navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à pousser, plus

rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en

cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après les atures lourdement dans la mer, comme de

grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la Reine-Berthe, replongée dans la

brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent

derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs cris, -

qu'une espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder

avec surprise...

Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme ceux du
Samuel_Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non douteuse (son couronnement

d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses

marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.

Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien retenu la date, jusqu'à
l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au

contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait emporté plusieurs marins et deux

navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de

conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la

Marie se demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des trépassés.

XII

L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du matin, on vit les
Islandais revenir.

Depuis troism ois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la chaumière des
Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce

qu'on lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la mode des villes et

ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus

simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de

plis.

Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la nuit,
sans être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect

de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, la main à leur chapeau.

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