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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

et faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, comme si son grand chagrin n'eût pas
persisté: vigilant et alerte, prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a pas de

soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui étaient rares - et portant toujours la tête aussi

haut avec son air à la fois indifférent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de faïence, quand on était attablé, le grand
couteau en main devant quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux

choses drôles que les autres disaient.

En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée
pour femme dans ses dernières petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à présent

sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de son

coeur...

Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se passaient des choses qui ne
se révélaient pas au dehors.

XI

Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent
comme des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les

uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil:

- Qui est-ce qui a parlé?

Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.

Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée depuis la veille, se précipita dessus, en se
gonflant de tout son souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.

Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition eût été
évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, s'était

dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de navire qui

s'était fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un

seul jet de lumière, sont créées sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher,

penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de surprise et d'épouvante...

Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drôme de
long et de solide - et les pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur

arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.

Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les mâtures, un
instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à

fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de masse et

qu'il fût une chose molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se reconnaissaient entre eux:

- Ohé! de la Marie. - Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!

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