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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

désespéré, plus sombre.

Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, comme s'il eût été seul.

... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine deux heures; et en même temps il
paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette espèce

d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus éveillé concevait mieux l'immensité des

lointains; alors les limites de l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.

C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, par secousses
légères; les choses éternelles avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme

blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; - montées discrètement, avec

des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.

Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se traînait san force, avant de faire
aud-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée dès l'extrème matin...

Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord de la
Marie, un homme pleurait, le grand Yann...

Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil
employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...

Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la manche de son tricot de laine et ne
pleura plus. Ce fut fini. Il semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train monotone

des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.

Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à suffire.

Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à vue. Le grand
déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au

contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la mer si

démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se

remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque

visibles et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines

blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement

là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.

C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément dense,
impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait

la lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.

- De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde période de pêche; mais aussi
cela annonçait la fin de la saison d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau
brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes;

par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. On

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