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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux et son sommeil, se dissimulait
sous les teintes discrètes qui n'ont pas de nom.

Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes quelconques, parce que les choses ne
peuvent guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.

Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte,
bien que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non

destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait signifier

quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; - et

les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.

Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait de plus
en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se

tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette apparence, il lui semblait que ce fût une vraie

ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.

Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et les croyances primitives, cette
ombre triste, effondrée au bout de ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort,

comme une dernière manifestation de lui.

Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en forme surtout au commencement
de la vie, dans la tête des enfants... Mais les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour

exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle quelquefois dans les rêves, et dont on

ne retient au réveil que d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.

A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de mystère,
qui lui glaçait l'âme; beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit

frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure

de son coeur, y entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvèstre, ses bons

yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait tout à coup entre ses

paupières, malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa

vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des

sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.

Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et les deux autres, qui l'écoutaient
dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé et si fier.

... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...

Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais il ne
croyait à aucune survivance des âmes.

Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière brève et assurée, comme une
chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une

vague frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui protègent, ni surtout

une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les églises.

Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela anéantissait davantage, - et la
pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus

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