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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

la pensée d'un autre: - celui qui était reparti pour la grande pêche.

Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement les chasseurs devaient
bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses

propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce garçon dur, tantôt

s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un

rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...

VIII

... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère finit par arriver à bord de la
Marie sur la mer d'Islande; - c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive,

au moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en bas,

dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta

insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout

ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots

font, sans rien dire.

Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres pour manger la soupe; alors,
dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.

Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de
l'heure dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet

enterrement encore. Et ils se disait:

- Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.

Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à dire: "Gaos! - allons debout, la
relève!" il entendit sur sa poitrine un léger froissement de papier - petite musique sinistre

affirmant la réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une impression plus

poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son front

large.

Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son poste de pêche...

IX

Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui venaient de dormir, le grand
cercle familier de la mer.

Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment simples, en teintes
neutres, donnant seulement des impressions de profondeur.

Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû
être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, -

rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d'être.

Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par un reste de lumière, qui ne venait
de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris

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