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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pout elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, qui les lui avait remises...
Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le 14..."
- Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
- Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
- Marw éo!...
- Marw éo!... (Il est mort...)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de l'enfance...
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d'une route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va
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