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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient à
tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des

boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un coup très vite, empressées, on ne

sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre amusement. Il y en avait de
tendrement aimées, qui étaient embrassées avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine

dure de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moitié touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en
cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige

pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec

entrain, vinrent se grouper autour; à bord d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de

sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, retournés et puis enlevés à des prix
quelconques, les acheteurs surfaisant pour s'amuser.

Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre à la
famille, les lettres et la médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, et

le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses disposées là par la prévoyance de grand'mère

Yvonne pour réparer et recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode
pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme

dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de coeur, mais par irréflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le
sien à la place.

Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si propre des poussières ou
des débris de fil tombés de ce déballage.

Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et leurs singes.

V

. . . . . . . . . . . . . . . Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez elle,
des voisines lui dirent qu'on était venu la demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.

C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les
familles des gens de mer,_on a souvent affaire à l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme,

mère et grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.

C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de la Circé à toucher
au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa

belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse
tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.

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