bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir;
d'aller au plein vent là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui

habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement

de sa tête et de son cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant

le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué

là par la mort; et chaque fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de

tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût encore dangereux, la mer n'étant pas
assez calmée. C'était le soir, vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière

seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec une extrême

splendeur, dans la déchirure d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il éclairait

cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était impuissant à entrer ici, à chasser les
senteurs de la fièvre. Partout, à l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que

lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.

... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec une
expression d'anxiété déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à

Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était mort.

Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui étaient
remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait

toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par le trou

de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un

nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le même
soleil, et au même instant précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se

tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui

travaillait à coudre, assise sur sa porte.

En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de mort.

Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de tour de force d'obliquité. Il
rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces

puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus d'atmosphère. Avec une

netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la

Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu

étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.

... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, où le soleil
équatorial disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se

retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec

leurs longs cils - et Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...

III

< page précédente | 50 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.