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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois semaines.
- Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre en or.
Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père avait disparu autrefois dans un naufrage.
- Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune fille.
A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
Quand ils eurent fini leur fête, - célébrée en l'honneur de l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
Dehors il faisait jour, éternellement jour.
Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.
L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée.
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