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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

. . . . . . . . . . . . . . . . ... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit Sylvestre; sa vieille
grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!

Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme dans un élément à lui.
A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce

mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avaitcontinué d'avancer; ayant pris son

fusil par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de crosse

qui assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne

sais quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé du côté des

Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.

... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, les
abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant

leur cervelle dans l'eau de la rizière.

Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des léopards. Et Sylvestre courait après, déjà
blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que

l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux

simples le courage superbe, celle qui faisait les héros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une inspiration de terreur désespérée.
Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur

la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement de détente, le canon de

ce fusil dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et,

comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête vers

les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée:

"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa

bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit

horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui

venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce et

d'indicible.

Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au
milieu de tout ce liquide rouge dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit.

II

. . . . . . . . . . . . . . . . . Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à l'approche
des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut

envoyé en rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.

Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On
avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté

percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.

On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de joie. Mais il n'était plus le guerrier
d'avant, à l'allure décidée, à la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue

souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il ne parlait presque

plus, répondant à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin;

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