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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, au fond d'un vide morne, effroyabele,
qui venait de se creuser partout autour d'elle.

Elle souhaitait être débarassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille sous une pierre, pour ne plus
souffrir... Mais, vraiment, elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré pour

lui...

XII

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . La mer, la mer grise.

Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann filait doucement depuis
un jour.

La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les
navires, couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des mouettes.

Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient ralenties; des bancs de brume
voyageaient au ras des eaux.

Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait avoir
besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à

glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant,

on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence...

... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une sensation
de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa

marche, demeura immobilisée...

Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien
depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.

Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement contrastait avec cette tranquillité
brusque, figée, de leur navire. Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait

plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même

pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé

sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir.

Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les pattes à de la glu?

D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en
dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.

C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à
peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.

Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien
un peu inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir

pour s'inquiéter et comprendre que c'était grave.

Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on

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