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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi...

Et il s'en alla...

Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans cette
entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc,

ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain de tout!...

Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour d'elle, avec du vertige...

Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des camarades d'Yann, des
Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,

comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les observer à

travers ses rideaux...

Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils regardaient tout simplement le
temps, qui devenait de plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,

disant:

- Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.

Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se retourna
vers sa fenêtre.

Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et triste. Il
n'entra point boire avec les autres et, sans plus prendre garde à exu ni à la pluie commencée, marchant

lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction

de Ploubazlanec...

Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui
était d'abord monté au coeur.

Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?

Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans cette
chambre où on se parlerait en paix, tout s'expliquerait peut-être encore.

Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: "Vous m'avez cherchée quand je ne vous
demandais rien; à présent je suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de

devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en

désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les

autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien que j'aie habité dans les villes, je

vous jure que je suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime tant,

pourquoi ne me prendriez-vous pas?

... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il était trop tard, Yann ne l'entendrait
point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il,

alors!... Elle aimerait mieux mourir.

Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de
février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir

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