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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
rencontrer, de le voir face à face au pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!
Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et travailler.
Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappelent que c'était demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie...
En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter devant luit.
- Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
- A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la main à son chapeau.
Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir étroit où il se voyait pris.
Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
- Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme celles des taureaux.
Elle essaya de continuer:
- Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
- Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne
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