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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

moquaient pas de lui, parce qu'il était très fort, ce qui inspire le respect aux marins.

VI

Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer qu'il était désigné pour la Chine,
pour l'escadre de Formose!...

Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux qui lisaient les journaux que,
par là-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps

qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en

campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrème: c'était le

charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude

vague de ne plus revenir.

Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait autour de lui, dans le salles du
quartier, où quantité d'autres venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.

Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis par terre, isolé dans une rêverie
agitée, au milieu du va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient

partir.

VII

Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours après, en riant derrière lui; c'est
égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de même.

Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les rues de Recouvrance avec une
femme au bras, comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui

avaient l'air tout à fait douces.

Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour
la mode du jour; un petit châle brun, et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder avec tendresse.

- Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que c'était une bonne vieille grand'mère,
venue de la campagne.

...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de son petit-fils: - car cette
guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa belle robe des dimanches et
une coiffe de rechange, elle était partie pour l'embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait éte le demander à la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refusé de le
laisser sortir.

- Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.

Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.

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