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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

et la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien, allez,
qu'il s'agit de celle qui est venue à la maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de

pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, c'est tout

réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas mon idée.

Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément; car, après en avoir causé
ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne

tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus

mot; elle respectait les volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il

fût toujours très doux et très tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il

était depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute pression avec une

indépendance tranquillement farouche.

Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après
souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses

filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher,

dans le lit à rideaux de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frère.

V

...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au cartier de Brest; - très dépaysé, mais
très sage; portant crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec

son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille grand'mère et resté

l'enfant innocent d'autrefois.

Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, parce que c'est l'usage: ils étaient rentrés au quartier,
toute une bande se donnant le bras, en chantant à tue-tête.

Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de ces grands drames où
les matelots, s'exaspérant contre le traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous

ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé qu'il y faisait très

chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une

réprimande de l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.

En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d'un âge assez mûr, coiffées en
cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur trottoir.

- Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.

Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais
le souvenir, évoqué tout à coup, de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles

très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine.

Elles avaient même été fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:

- As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, l'on va te manger.

Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les
rues, par cette nuit de dimanche.

Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait vierge. - Mais les autres ne se

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