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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

- Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous
n'avons pas cela à craindre avec notre fils. - Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec

des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune

homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un

homme sage, nous pouvons le dire.

Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, suspendu le travail. Les petits
Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du

soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:

"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"

Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du crépuscule qui tombait.

- Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.

Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à la pensée d'être restée si tard.
Elle se leva et prit congé.

Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de certain
bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage noir.

Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle
avait envie de lui parler comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient dans

sa gorge, et elle ne disait rien.

Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, rencontrant çà et là, sur la rase lande, des
chaumières déjà fermées, bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient

blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!

Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de Loguivy; en regardant approcher ces
silhouettes d'hommes, elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à distance

et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, emmêlées comme des

chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre.

A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de retourner. Les lumières de Paimpol se
voyaient déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir peur.

Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle verrait Yann...

Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air
en recommençant cette visite. Il fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit

confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire

s'expliquer. Mais il était parti et pour combien d'années?...

IV

- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? -
Est-ce que je serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne,

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