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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.

- Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en avions déjà beaucoup pourtant;
mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père était de la Maria-Dieu-l'aime, qui s'est

perdue en Islande à la saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partagé les cinq

enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.

Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit
Laumec Gaos qui était son préféré.

Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se voyait épanouie sur toutes ces
joues roses d'enfants.

On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle demoiselle dont la visite était
un honneur pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en

haut qui était la gloire du logis. Elle se rappellait bien l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la

suite d'une trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le pilote; la

nuit du bat, Yann luit avait raconté cela.

Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits à la mode
des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout

Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la passe par où ils s'en vont.

Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où dormait Yann; évidemment, tout
enfant, il avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était

peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des détails de sa vie, savoir

surtout à quoi se passaient ses longues soirées d'hiver...

... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, qui avait
presque sa haute stature et qui était droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.

Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un peu long,
car sa main n'était plus, disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un

payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un acompte seulement; il

en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible:

allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie, elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait

d'avoir encore des affaires mèlées avec les Gaos.

On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on eût trouvé plus honnête que
toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de

vieux matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu d'insistance à

toujours reparler de lui:

- C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud,
acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.

Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que c'était trop, et sentant un serrement
de coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait pas.

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