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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
quelqu'une, il n'avait en général qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résisten guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa tête était très libre d'amour en ce moment.
Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetés tous du même côté, comme par une main qu'on y aurait passée.
Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette main-là.
Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps.
Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.
Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans.
Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression pénible.
Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au large.
Elle se mit à lire cette inscription:
En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Qu'il repose en paix!
L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle, étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre.
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