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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chène. De grosses
poutres passaient aud-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui

semblaient creusées dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour

mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées d'humidité et de sel; usées,

polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient franches et braves. Maintenant ils
restaient attablés et devisaient, en breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une planchette, à une place
d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais

les personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; aussi sa robe

rouge et bleue faisait encotre l'effet d'une petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de

cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, à des heures d'angoisses; on

avait cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.

Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue serrant le torse et s'enfonçant
dans la ceinture du pantalon; sur la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle

suroît (du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).

Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq à
trente. Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,

pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses joues; seulement il avait

gardé ses yeus d'enfant, d'un gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.

Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi tapis dans
leur gîte obscur.

... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des eaux noires et profondes. Une montre de
cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de

bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais sans rien dire qui fût déshonnête.
Non, c"étaient des projets pour ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans

le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une allusion

un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est

toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom que les Bretons prononcent
Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne

descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?

- Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann.
Alors une lueur très étrange tomba d'en haut:

- Yann! Yann !... Eh! l'homme!

L'homme répondit rudement du dehors.

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