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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cromponnées là par instinct pour ne pas mourir.

II

. . . . . . . . . . . . . .

...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud cheminait toute seule sur
la lande de Ploubazlanec, dans la direction de Pors-Even.

Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins deux qui avaient disparu dans ce coup
de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays

tranquillement.

Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois elle l'avait vu
depuis le retour d'Islande; c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à

son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la dilligence, lui, pleurant un peu, sa vieille

grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu

aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et

comme il avait beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents

assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les Gaos.

Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées qui, entre
pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente

d'une barque qui venait de se faire à la part.

- Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon père; d'abord je serais contente de voir
Marie Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande

course.

Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où elle entrerait peutt-être un jour, de
cette maison, de ce village.

Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait expliqué à sa manière la sauvagerie de
son ami:

- Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier avec personne, par idée à lui; il
n'aime bien que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.

Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire
franc de la nuit du bal, elle se reprenait à espérer.

Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son intention n'était point de se montrer
si osée. Mais lui, la revoyant de près, parlerait peut-être...

III

Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine du large.

Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.

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