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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on regardait derrière soi arriver
l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait

d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air de dire: "Attends

que je t'attrape, et je t'engouffre..."

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement d'épaule on enlèverait une plume; et,
presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes,
en longues chaînes de montagnes dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de

mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.

C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de
l'espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la

partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne

route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson de
Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de

ne plus s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à tourner la tête pour chanter

contre le vent et perdre haleine.

- Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue
par l'écoutille entre-bâillée, comme un diable prêt à sortir de sa boîte.

Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.

Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant confiance dans la
solidité de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence

qui, depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette mauvaise danse-là

toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs...

Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!

En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de mètres, tout paraissait finir en
espèces d'épouvantes vagues, en crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours

au milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d'ailleurs, les choses étaient

noyées dans cette sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface

de la mer.

Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où une saute de vent pouvait
venir: alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme

de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était triste à regarder; ces

lointians entrevus, ces échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que

c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au

delà: l'épouvante n'avait pas de limites, et on était seul au milieu!

Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde.

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