bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

maintenant par le haut, et les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le
vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans

le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui
prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.

Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.

Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, de s'agripper les unes les
autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille si calme, et, au lieu du
silence d'avant on était assourdi de bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent,

inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de destruction

aveugle!...

Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de l'ouest, se superposant, empressés,
rapides, obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit envoyait

d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, était de plus en plus zébrée de baves

blanches.

A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses écoutilles fermées et ses
voiles réduites, elle bondissait souple et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air

de jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que la misaine elle

fuyait devant le temps, suivant l'expression de marine qui désigne cette allure-là.

En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, - avec quelques charbonnages
plus noirs étendus dessus en taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait

regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement: grandes nappes

grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,

tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le temps fuyait, aussi - devant
je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris

d'un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c'était le vent;

puis les grosses lévées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie

entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se

roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout

de même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une illusion de légèreté; sans
aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans

secousse comme si le vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant éprouver

ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires

des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de

courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle

en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.