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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

elle s'endort elle aussi, après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit
trou comme font les bêtes.

On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, les heures n'important plus dans
cette clarté continuelle.

Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout.

Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans
six semaines la pêche allait finir, et qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà

aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière honnête: on se rappelait les
épouses, les fiancées, les soeurs, les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi

s'endorment - pendant des périodes bien longues...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!

... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite
fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé

que celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite aperçue:

- Un vapeur, là-bas!

- J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un vapeur de l'État, - le croiseur qui vient
faire sa ronde...

Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de
vieille grand'mère, écrite par une main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien le croiseur, qui venait faire un tour
dans ces fiords de l'ouest.

En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits
la surface des eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient

en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait

très vite avec un bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette torpeur

immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y

tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les

deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient - celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient

leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait,

mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.

Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient des navires pêcheurs: tous
ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des

Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se croiseur; il

en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils

peuplaient tout à fait le pâle désert.

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