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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

La Maire pojetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme le soir, et qui paraissait
verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie

ombrée qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait sous l'eau: des

poissons innombrables, des myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même

direction, comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui exécutaient leurs

évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures

grises, et sans cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet amas de vies

silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se retournaient en même temps,

montrant le brillant de leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même retournement, se

propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames de métal

eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair.

Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir décidément. A mesure qu'il descendait dans
les zones couleur de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net,

plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune.

Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en allant,
avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant

dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.

La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait très bien la chose se faire: les
morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme

pour mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux mains, les pêcheurs

rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui devait l'éventer et l'aplatir.

La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant ce désert. Çà et là, paraissaient
les petites voiles lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se

découpant en clair sur les grisailles des horizons.

Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande; - un métier de
demoiselle...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!

Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si
noble. D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là;

renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux pourtant quand on avait besoin

de lui; toujours bon et serviable quand on ne l'irritait pas.

Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une
autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé et de vague méloncolie.

On ne s'ennuyait pas et le temps passait.

En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau de fer, et le couvercle de
l'écoutille était maintenu fermé pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil.

Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés dans les villes, en eussent

désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même l'atmosphère infinie,

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