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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

sur le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, elle ressemblait à
une vierge romaine.

Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses
doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre

chose; après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour s'amuser, pour les

étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.

Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle se jeta
brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était

déployée à présent comme un voile...

Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la
vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la

mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie , - sur la mer Boréale qui était ce soir-là très

remuante - Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur

pêche à la lumière sans fin du jour...

VI

. . . . . . . . . . . . .

Environ un mois plus tard. - En juin.

Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots appellent le calme blanc;
c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.

Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au
gris plombés, aux nuances ternes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui

fatiguait les yeux et qui donnait froid.

Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes
très légers, comme on en ferait en soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte

d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très vite effacés, très fugitifs.

Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure,
restait là toujours, pour présider à ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre

cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble.

Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: Jean-François de Nantes, la
chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de

l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant d'y

mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air

qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute

vigueur et de toute existence.

Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde fini ou pas encore créé; la lumière
avait aucune chaleur; les choses se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de

cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.

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