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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

exemple, lui avait fait un mal cruel.

On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un soir, dans un certain café de Paimpol où
les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne

voulait pas lui ouvrir...

Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, quelquefois, quand ça les prend...
Mais, s'il avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter

après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et

de prendre cette voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent elle était

incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait

une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses

idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine

d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.

Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir, et il n'était même pas venu lui dire
adieu avant le départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti

semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le

coeur net et d'en finir...

... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité particulière que les cloches prennent pendant
les nuits tranquilles des printemps.

A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...

Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, était-ce
la peur d'être refusé, la croyant trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout

simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas très

bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa toilette...

... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille qui rêve: d'abord sa coiffe de
mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par sa tournure parisienne. Alors sa
taille, une fois libre, devint plus parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses

lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des statues en marbre; ses mouvements en

changeaient les aspects, et chacune de ses poses était exquise à regarder.

La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu de mystère ses épaules et sa
poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue

pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...

Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans
cette région de la Bretagne, chez les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là;

on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient

une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces

choses pour les mouler ou les peindre...

Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés au-dessus de ses oreilles
et les deux nattes tombèrent sur son dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne

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