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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à laise comme à présent; que son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère...
...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même bal...
... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naîfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux petits frères!..."
On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille de M. Mével;
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