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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, il l'avait enveloppée d'un regard
rapide qui semblait dire:

- Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si élégante et que je n'ai jamais vue?

Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de nouveau paru très occupé des
chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés

derrière, sur le cou.

Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour celui-là. Ce beau profil
à peine aperçu; ce regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant

très vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée et intimidée aussi.

Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de
Sylvestre; le soir de ce même pardon, Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient

croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...

... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une espèce de frère. Comme des cousins
qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand

garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient

guère changé, elle l'avait bientôt assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il

venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de très bon

appétit, étant un peu privé chez lui...

... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant cette première présentation, - au
détour d'une petite rue grise toute jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un

geste presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de son même regard rapide, il avait détourné

les yeux d'un autre côté, paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son chemin.

Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de buis

et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait très bien tout cela:

cette tombée triste de la nuit sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au

vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui entraient

en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout

devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... Quel changement

profond s'était fait en elle depuis cette époque!...

Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d'à présent! Comme se même
Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa

fenêtre, seule, songeuse et enamourée!...

V

La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos avait été désigné pour lui donner le
bras. D'abord elle s'était imaginé en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde

regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et

puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.

Al'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. Le temps passait,
il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui seul, elle

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