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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

- qui lui charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien
désolée. Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces

intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en

coiffe qui venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour dire

ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente

des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les siècles, sa senteur de caveau, de

vétusté, de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se

tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette flammèche grêle se perdait

dans le vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un

sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand

on la menait à la première messe des matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.

Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et
amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.

Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c'étaient ces femmes dont la taille

mince avait aux reins une cambrure artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se

trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente pour avoir jamais essayé de copier de

plus près ces choses. Avec ses coiffes, comandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait

mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se retournait tant pour la voir, c'est

qu'elle était très charmante à regarder.

Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une distinction qui l'attirait, mais elle les savait
inaccessibles, celles-là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, elle les

tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans

autre société que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement

et de solitude.

Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon pénible par l'âpreté de cette Bretagne,
revue en plein hiver. Et la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir

beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l'avait inquiétée comme une oppression.

Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père et elle, dans une vieille petite
diligence crevassée, ouverte à tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des

fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on

n'avait plus rien vu - que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui sembalient courir

de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les

interminables haies du chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... D'abord

étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les

éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En

même temps commençait à souffler une brise plus tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la

mer.

Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par cette réflexion qui lui était venue:

- Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux pècheurs d'Islande.

En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les amants, les cousins, dont ses
amies, grandes et petites, l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les promenades du

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