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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

contractait horriblement comme pour pleurer.

C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas!
Mourir peut-être toute seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des messieurs de

la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère presque indigente

qui ne pourrait bientôt plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean Moan le déserteur,

un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque

part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa

petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre.

Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses défunts, fils et petits-fils: ensuite elle
pria aussi, avec une confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au

costume en planches, le coeur affreusement serré de se sentir si vieille au moment de ce départ...

L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur le granit des mursles reflets
jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très

mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement

personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants

d'Islande...

"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom
qui, à présent, ne voulait plus la quitter.

Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son père n'aimait pas beaucoup
qu'elle se promenât avec les autres filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis,

en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme lui,

il était content d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa fille

installée dans cette maison de riches.

Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait là tout
près, au bout de ces petites ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans les

infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin

dans les mers polaires, où naviguait la Marie, capitaine Guermeur.

Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, après s'être avancé d'une
manière à la fois si osée et si douce.

. . . . . . . . . . . . . .

Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de l'année
dernière.

Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris les avait déposés, son père et
elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle

avait été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle n'avait jamais traversée

qu'en été, elle ne la reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans

ce qu'on appelle, à la campagne: les temps, les temps lointains du passé. Ce silence, après Paris!

Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes petites affaires!

Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes

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