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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de ses beaux contours
germés au vent de la mer, s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.

Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été seulement comme les baigneuses, -
retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire

Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n'étaient jamais là, et

dont chaque année quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande

qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où était à présent celui qu'elle aimait...

Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces pêcheurs, par un caprice de son
père, qui avait voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.

La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et
l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la

côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses fils et ses petits-fils.

En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle était une des
anciennes du pays, débris d'une famille vaillante et estimée.

Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien mise, avec de pauvres robes
raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue

d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les cornets de mousseline de ses

grandes coiffes: son propre châlen de mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et

depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.

Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgré
ce menton un peu trop remonté, avec ces

yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver bien jolie.

Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui doannaient. En route
elle passa devant chez son galant, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état;

octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils,

rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en

premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce de rancune comique,

moitié maligne, et il l'interpellait toujours:

- Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre mesure?...

Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se faire faire ce costume-là. Le fait est
que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par

lequel finissent tous les habillements terrestres...

- Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, vous savez...

Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine à en rire: c'est qu'elle
se sentait plus fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher petit-fils,

son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq années!... S'en aller en Chine

peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée...

Non, décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se

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