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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

des rideaux en mousseline, une dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur claire
atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des solives

énormes qui révélaient l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres

donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les marchés et les pardons.

- C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?

- Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au fils Gaos.

Le fils Gaos!... autrement dit Yann...

Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce nom-là.

Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se leva en détournant la tête, comme
pour regarder dehors quelque chose de très intéressant sur la place.

Debout élle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d'une élégante dans un corsage ajusté
ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette

excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et blanches, n'ayant

jamais travaillé à de grossiers ouvrages.

Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de
mère, allant presque à l'abandon pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose,

dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En ce temps-là,

elle était recueillie par cette pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses

dures journées de travail chez les gens de Paimpol.

Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui lui était confié, dont elle était
l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et

capricieuse.

Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni les villes n'avaient grisée: il lui
revenait à l'esprit comme un rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague

et mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les falaises étaient plus

gigantesques...

Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent était venu à son père qui s'était mis à
acheter et à revendre des cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard

à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle Marguerite, grande,

sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de

la grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie

avait été révélé bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait

servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en

face, des choses trop franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours devant

celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y

méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de coeur autant

que de figure.

Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé
sa coiffe, que les Bretonnes quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre façon. Et

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