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Pierre Corneille - Le Cid
Et dites quelquefois, en déplorant mon sort : « S'il ne m'avait aimée, il ne serait pas mort.»
CHIMÈNE Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, sire, Je vous en ai trop dit pour m'en vouloir dédire. Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr : Et quand un roi commande, on lui doit obéir. Mais, à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée ? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, Toute votre justice en est-elle d'accord ? Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire, De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel ?
DON FERNAND Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui semblait d'abort ne se pouvoir sans crime. Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. Mais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, Il faudrait que je fusse ennemi de ta gloire Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire. Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi. Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Maures sur nos bords, Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, Commander mon armée et ravager leur terre. À ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi ; Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle ; Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle ; Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.
DON RODRIGUE Pour posséder Chimène, et pour votre service, Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse ? Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endure, Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.
DON FERNAND
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