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Pierre Corneille - Le Cid
SCÈNE V - DON DIÈGUE DON DIÈGUE Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse : Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ; Toujours quelques soucis en ces événements Troublent la pureté de nos contentements. Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte : Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. J'ai vu mort l'ennemi qui m'avait outragé ; Et je ne saurais voir la main qui m'a vengé. En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, Tout cassé que je suis, je cours toute la ville : Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur. À toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre ; Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. Je ne découvre point de marques de sa fuite ; Je crains du comte mort les amis et la suite ; Leur nombre m'épouvante et confond ma raison. Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. Justes cieux ! me trompé-je encore à l'apparence, Ou si je vois enfin mon unique espérance ? C'est lui, n'en doutons plus ; mes voeux sont exaucés, Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.
SCÈNE VI - DON DIÈGUE, DON RODRIGUE DON DIÈGUE Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !
DON RODRIGUE Hélas !
DON DIÈGUE Ne mêle point de soupirs à ma joie ; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer ; Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race ; C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens ; Ton premier coup d'épée égale tous les miens ; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,
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