bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Corneille - Le Cid

Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
Madame, pardonnez à cette promptitude.

SCÈNE V - L'INFANTE, LÉONOR


L'INFANTE

Hélas ! que dans l'esprit je sens d'inquiètude !
Je pleurs ses malheurs, son amant me ravit ;

Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.

Ce qui va séparer Rodrigue et Chimène

Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ;

Et leur division, que je vois à regret,

Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

LÉONOR
Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle si tôt à cette lâche flamme ?

L'INFANTE
Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi ;

Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.

Ma vertu la combat, mais malgré moi, j'espère ;

Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu

Vole après un amant qui Chimène a perdu.

LÉONOR
Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
Et la raison chez vous perd ainsi son usage ?

L'INFANTE
Ah ! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison !

Et lorsque le malade aime sa maladie,

Qu'il a peine à souffrir qu'on y remédie !

LÉONOR
Votre espoir vous séduit, votre mal vous est si doux ;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.

L'INFANTE
Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède,
Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède.

Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,

Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,

Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.

Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le comte !

< page précédente | 20 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.