|
Pierre Corneille - Le Cid
J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal ; Dispense ma valeur d'un combat inégal ; Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. On te croirait toujours abattu sans effort ; Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
DON RODRIGUE D'une indigne pitié ton audace est suivie : Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie !
LE COMTE Retire-toi d'ici.
DON RODRIGUE Marchons sans discourir.
LE COMTE Es-tu si las de vivre ?
DON RODRIGUE As-tu peur de mourir ?
LE COMTE Viens, fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.
SCÈNE III - L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR L'INFANTE Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur, Fais agir ta constance en ce coup de malheur, Tu reverras le calme après ce faible orage, Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
CHIMÈNE Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer. Un orage si prompt qui trouble une bonace D'un naufrage certain pous porte la menace ; Je n'en saurais douter, je péris dans le port. J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord ; Et je vous en contais la charmante nouvelle Au malheureux moment qui naissait cette querelle, Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, D'une si douce attente a ruiné l'effet.
|