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Pierre Corneille - L'Illusion comique
Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas ? Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure ; Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure : Ils conservent encor leur première vigueur ; Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur Avait pu s'étouffer au point de sa naissance, Celui que je te porte eût eu cette puissance ; Mais en vain mon devoir tâche à lui résister : Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, Ce dieu même aujourd'hui force tous mes désirs A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. A mon égarement souffre cette échappée, Sans craindre que ta place en demeure usurpée. L'amour dont la vertu n'est point le fondement Se détruit de soi-même, et passe en un moment ; Mais celui qui nous joint est un amour solide, Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside : Sa durée a toujours quelques nouveaux appas, Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. Mon âme, derechef pardonne à la surprise Que ce tyran des coeurs a faite à ma franchise ; Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, Et qui n'affaiblit point le conjugal amour.
ISABELLE
Hélas ! Que j'aide bien à m'abuser moi-même ! Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime ; Je me laisse charmer à ce discours flatteur, Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. Pardonne, cher époux, au peu de retenue Où d'un premier transport la chaleur est venue : C'est en ces accidents manquer d'affection Que de les voir sans trouble et sans émotion. Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, Il est bien juste aussi que ton amour se lasse ; Et même je croirai que ce feu passager En l'amour conjugal ne pourra rien changer : Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, En quel péril te jette une telle maîtresse. Dissimule, déguise, et sois amant discret.
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