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Pierre Corneille - L'Illusion comique

ADRASTE

Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit !
Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit.

Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie,

Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.

CLINDOR

Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu,
Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.

ADRASTE

Lasse de vos discours ! votre humeur est trop bonne,
Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.

Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner ?

CLINDOR

Des choses qu'aisément vous pouvez deviner :
Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises,

Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises.

ADRASTE

Voulez-vous m'obliger ? votre maître, ni vous,
N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux ;

Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies,

Divertissez ailleurs le cours de ses folies.

CLINDOR

Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments
Ne parlent que de morts et de saccagements,

Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme ?

ADRASTE

Pour être son valet, je vous trouve honnête homme :
Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein

Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain.

Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle,

Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle :

Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité

Laisse dans vos projets trop de témérité.

Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.

Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse ;

Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux,

Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous.

Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père,

Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire ;

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