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Pierre Corneille - Cinna

Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.
Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.

Quoi, tous deux ! et sitôt que le conseil est pris !

CINNA
Je ne vous puis ceder que son ordre m'étonne ;
Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne,

Maxime est comme moi de ses plus confidents,

Et nous vous alarmons peut-être en imprudents.

ÉMILIE
Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
Cinna ; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême ;

Et, puisque désormais tu ne peux me venger,

Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger ;

Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.

Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père ;

N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment ;

Et ne me réduis point à pleurer mon amant.

CINNA
Quoi ! sur l'illusion d'une terreur panique,
Trahir vos intérêts et la cause publique !

Par cette lâcheté moi-même m'accuser,

Et tout abandonner quand il faut tout oser !

Que feront nos amis, si vous êtes déçue ?

ÉMILIE
Mais que deviendras-tu, si l'entreprise est sue ?

CINNA
S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas :

Vous la verrez, brillante au bord des précipices,

Se couronner de gloire en bravant les supplices,

Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,

Et le faire trembler alors qu'il me perdra.

Je deviendrais suspect à tarder davantage.

Adieu. Raffermissez ce généreux courage.

S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,

Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux :

Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie,

Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

ÉMILIE
Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient ;
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.

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