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Pierre Corneille - Cinna
C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. Un vertueux remords n'a point touché mon âme ; Pour perdre mon rival, j'ai découvert sa trame ; Euphorbe vous a feint que je m'étais noyé De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé : Je voulais avoir lieu d'abuser Émilie, Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, Et pensais la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant ; Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, Sa vertu combattue a redoublé ses forces, Elle a lu dans mon coeur ; vous savez le surplus, Et je vous en ferais des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice. Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourments, Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître ; Et croirai toutefois mon bonheur infini, Si je puis m'en punir après l'avoir puni.
AUGUSTE En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ; Je suis maître de moi comme de l'univers ; Je le suis, je veux l'être. Ô siècles , ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire ! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie : Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et, malgré la fureur de ton lâche destin, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ; Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année. Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
ÉMILIE
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