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Pierre Corneille - Cinna
Et qu'un juste courroux dont je me sens brûler À son sang innocent voulait vous immoler.
LIVIE C'en est trop, Émilie ; arrête, et considère Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père : Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, Fut un crime d'Octave et non de l'empereur. Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, Le passé devient juste et l'avenir permis. Qui peut y parvenir ne peut être coupable ; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable : Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
ÉMILIE Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre. Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats ; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres ; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.
CINNA Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore D'être déshonoré par celle que j'adore ! Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer : J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer ; À mes plus saints désirs la trouvant inflexible, Je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible ; Je parlai de son père et de votre rigueur, Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme ! Je l'attaquai par là, par là je pris son âme ; Dans mon peu de mérite elle me négligeait, Et ne put négliger le bras qui la vengeait : Elle n'a conspiré que par mon artifice ; J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.
ÉMILIE Cinna, qu'oses-tu dire ? est-ce là me chérir, Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir ?
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