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Pierre Corneille - Cinna

Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ;
Mais oses-tu penser que les Serviliens,

Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,

Et tant d'autres enfin de qui les grands courages

Des héros de leur sang sont les vives images,

Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux

Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?

Parle, parle, il est temps.

CINNA
Je demeure stupide ;
Non que votre colère ou la mort m'intimide :

Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,

Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.

Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupée :

Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée.

Le père et les deux fils, lâchement égorgés,

Par la mort de César étaient trop peu vengés ;

C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause :

Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,

N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,

D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.

Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire ;

Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire :

Vous devez un exemple à la postérité,

Et mon trépas importe à votre sûreté.

AUGUSTE
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.

Voyons si ta constance ire jusques au bout.

Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout,

Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.

SCÈNE II - AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE

LIVIE
Vous ne connaissez pas encor tous les complices ;
Votre Émilie en est, seigneur, et la voici.

CINNA
C'est elle-même, ô dieux !

AUGUSTE
Et toi, ma fille, aussi !

ÉMILIE
Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire,
Et j'en étais, seigneur, la cause et le salaire.

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