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Pierre Corneille - Cinna
FULVIE Que besoin toutefois de passer pour ingrate ? Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi : Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre. Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre : Remettez à leurs bras les communs intérêts, Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.
ÉMILIE Quoi ? je le haïrai sans tâcher de lui nuire ? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire ? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des voeux impuissants ? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père ; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie : « La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie ; On a touché son âme, et son coeur s'est épris ; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »
FULVIE Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, Combien à cet écueil se sont déjà brisés ; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
ÉMILIE Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir ; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose : Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose ; Et mon devoir confus, languissant, étonné,
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