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Pierre Corneille - Cinna

Et quand son assassin tombe sous notre effort,
Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?

Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,

De jeter dans mon coeur vos indignes faiblesses ;

Et toi qui les produis par tes soins superflus,

Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus :

Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte :

Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte ;

Plus tu lui donneras, plus il va te donner,

Et ne triomphera que pour te couronner.

SCÈNE II - ÉMILIE, FULVIE

ÉMILIE
Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,

S'il me veut posséder, Auguste doit périr :

Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.

Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

FULVIE
Elle a pour la blâmer une trop juste cause :
Par un si grand dessein vous vous faites juger

Digne sang de celui que vous voulez venger ;

Mais encore une fois souffrez que je vous die

Qu'une si juste ardeur devrait être attiédie.

Auguste chaque jour, à force de bienfaits,

Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits ;

Sa faveur envers vous paraît si déclarée,

Que vous êtes chez lui la plus considérée ;

Et de ses courtisans souvent les plus heureux

Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

ÉMILIE
Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;
Et de quelque façon que l'on me considère,

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la fille d'un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses ;

D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses :

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,

Plus d'armes nous donnons à qui veut nous trahir.

Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage ;

Je suis ce que j'étais, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

J'achète contre lui les esprits des Romains ;

Je recevrais de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

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