|
Pierre Corneille - Cinna
L'indigne ambition que ton coeur se propose ! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose ! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain ? Antoine sur sa tête attira notre haine En se déshonorant par l'amour d'une reine ; Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, Qui du peuple romain se nommait l'affranchi, Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ; Et prenant d'un Romain la générosité, Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
CINNA Le ciel a trop fait voir en de tels attentats Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ; Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, Quand il élève un trône, il en venge la chute ; Il se met du parti de ceux qu'il fait régner ; Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ; Et quand à les punir il a pu se résoudre, De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.
ÉMILIE Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie ; Abandonne ton âme à son lâche génie ; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras ; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi. Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé
|