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Pierre Corneille - Cinna
ÉMILIE C'est trop me gêner, parle.
CINNA Il faut vous obéir. Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : En me rendant heureux vous me rendez infâme ; Cette bonté d'Auguste...
ÉMILIE Il suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes voeux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses ; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner ; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne, Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses États, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir.
CINNA Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure : La pitié que je sens ne me rend point parjure ; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, Et prends vos intérêts par-delà mes serments. J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein ! La conjuration s'en allait dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée ; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
ÉMILIE Pour me l'immoler, traître ! et tu veux que moi-même Je retienne ta main ! qu'il vive, et que je l'aime !
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