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Pierre Corneille - Cinna
CINNA Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte ; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié, Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie, Donner un libre cours à ma mélancolie. Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.
MAXIME Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre faiblesse ; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret.
SCÈNE III - CINNA CINNA Donne un plus digne nom au glorieux empire Du noble sentiment que la vertu m'inspire, Et que l'honneur oppose au coup précipité, De mon ingratitude et de ma lâcheté ; Mais plutôt continue à le nommer faiblesse, Puisqu'il devient si faible auprès d'une maîtresse, Qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer, Ou que, s'il le combat, il n'ose en triompher. En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ? De quel côté pencher ? à quel parti me rendre ? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir ! Quelque fruit que par là j'espère cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, S'il les faut acquérir par une trahison, S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime, Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. Ô coup, ô trahison trop indigne d'un homme ! Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome ! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir ! Quoi ! ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète ? Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner ? Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner ? Mais je dépends de vous, ô serment téméraire !
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