|
Pierre Corneille - Cinna
Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde, Et que son sein, fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois. Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues, Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ; César, de mon aïeul ; Marc-Antoine, de vous : Ainsi la liberté ne peut plus être utile Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, Lorsque, par un désordre à l'univers fatal, L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal. Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Ôtez-lui les moyens de plus se diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir, S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide, Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains ? Vous la replongerez, en quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire, Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang, Une guerre nouvelle épuisera son flanc. Que l'amour du pays, que la pitié vous touche ; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté ; Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté ; Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée ; Mais une juste peur tient son âme effrayée : Si, jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ; Et pour mieux assurer le bien commun de tous,
|