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Pierre Corneille - Cinna

Le fardeau que sa main est lasse de porter,
Qu'il accuse par là César de tyrannie,

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.

Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien.

Chacun en liberté peut disposer du sien ;

Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire :

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,

Esclave des grandeurs où vous êtes monté !

Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent.

Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ;

Et faites hautement connaître enfin à tous

Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.

Votre Rome autrefois vous donna la naissance ;

Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;

Et Cinna vous impute à crime capital

La libéralité vers le pays natal !

Il appelle remords l'amour de la patrie !

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,

Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,

Si de ses pleins effets l'infamie est le prix !

Je veux bien avouer qu'une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ;

Mais commet-on un crime indigne de pardon,

Quand la reconnaissance est au-dessus du don ?

Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :

Votre gloire redouble à mépriser l'empire

Et vous serez fameux chez la postérité,

Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême,

Mais pour y renoncer il faut la vertu même ;

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,

Après un sceptre acquis, la douceur de régner.

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,

Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,

On hait la monarchie ; et le nom d'empereur,

Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.

Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître,

Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître ;

Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu,

Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.

Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines :

On a fait contre vous dix entreprises vaines ;

Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,

Et que ce mouvement qui vous vient agiter

N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,

Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.

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