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Paul Ginisty - Anthologie du Journalisme
pensions à payer par jour, lui fit un don de douze mille livres de rente pour subvenir précisément à couvrir ces trente livres de frais par jour. Du temps de Voltaire, dont les tragédies nouvelles, jouées par Lekain, Clairon, Dumesnil et les autres comédiens fameux, attiraient chaque soir la foule au théâtre, eh bien! Le roi donnait cinquante-cinq mille francs de pure libéralité, et les loges du roi et de la cour rapportaient plus de deux cent mille francs par an; et les seigneurs nourrissaient les acteurs, leur fournissaient jusqu'aux habits à paillettes, ce qui fait que depuis on a toujours joué les pièces de Molière avec les costumes de Louis XV. Enfin, pendant les troubles révolutionnaires, la Commune de Paris envoyait à la Comédie française, faute d'argent, du bois, de la toile, de l'huile. Prieur, de la Côte-d'Or, lui fit porter des assignats à pleines brouettes. L'empereur lui destinait quatre cent mille francs sur sa cassette. La Restauration fut plus économe; les idées religieuses et l'obscurantisme qui présidaient au conseil du dernier roi devaient nécessairement nuire au Théâtre-Français. M.de Corbières répondit à un des semainiers qui criait au secours pour la pauvre société: «Eh! mon Dieu, faites ce que vous voudrez, dansez sur la corde, faites venir des chevaux sur votre théâtre, gagnez de l'argent comme vous pourrez. Qu'avons-nous besoin de théâtres? Nos vieux chefs-d'oeuvre sont imprimés, ils se conserveront bien sans vous! Les autres, on n'en fera plus! Il n'y a pas de mal à cela.»
On sait qu'alors trop d'allusions étaient à saisir contre la cour dans les chefs-d'oeuvre de la scène française, et que Tartuffe et le Mariage de Figaro la blessaient encore de leur vieille actualité. On sait que les acteurs, avec leur titre de comédiens du roi, avaient repris leur infamie sous un gouvernement aussi catholique, et que Talma, à son lit de mort, devant l'intolérance des nouveaux venus, préoccupé de l'anathème, en 1826, avait sur sa table le livre du baron Denain de Cuvellier, le Clergé et les Comédiens, ouvert à la page où il était question des honneurs rendus à un comédien mort au seizième siècle par ordonnance même de Louis XII.
La révolution de Juillet devait faire espérer un sort plus heureux aux sociétaires. Point. On augmente le nombre des théâtres, et l'on diminue la subvention de la Comédie française. Elle réclame, on lui répond que, sous un régime de liberté, elle doit perdre ses privilèges, se soumettre, comme toute autre entreprise commerciale, aux chances aléatoires de la concurrence, qu'elle attirera le public en lui donnant les meilleures pièces au meilleur marché possible, qu'elle est libre enfin; et néanmoins ou lui impose un commissaire royal.
A d'autres que nous de souhaiter la moindre entrave à la liberté dramatique, et d'évoquer ici les décrets de restriction; il faut que tout le monde vive. A d'autres aussi de réprouver le commissariat noblement et habilement exercé par M.Taylor. Mais sortons un peu du dilemme: le Théâtre-Français est-il une société particulière qui gère à ses risques et périls? Alors pourquoi l'intervention de la royauté, par son commissaire, dans la chose privée? C'est donc chose publique? Sans doute; car une nation n'a pas que des besoins matériels, des intérêts de coton et d'indigo, elle a aussi des besoins moraux qu'il faut impérieusement satisfaire.
La révolution de Juillet devait être favorable à la Comédie Française. Cependant, après les glorieuses journées, la salle est déserte, la caisse est vide, les comédiens sont réduits aux abois. La famine et la banqueroute sont à leurs portes, et pas un secours du gouvernement! Et, dans toute cette France intelligente, dans ce pays civilisé par excellence dans Paris, la ville des arts et la ville riche, pas une main française qui s'ouvre, et ce sera un homme du Nord, un enfant de la Russie, qui viendra en aide à la Comédie française; c'est M.le comte Paul Demidoff, qui, sans intérêt, prêtera généreusement cinquante mille francs à la Comédie française! Et cela en septembre1830, au moment où il n'y aura plus ni subvention, ni commissaire royal, ni maison du roi. Honneur à M.Paul Demidoff!
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